LE FANTOME A LA JAMBE DE BOIS
C'est un fait qu'aucun fantôme, de par le monde, n'a connu une célébrité plus grande
que celui de ce marquis de Coëtquen, de son
prénom Malo, qui perdit une jambe le 11 septembre 1 709 à la bataille de Malplaquet, tout
près d'Avesnes.
Les historiens anglais assurent que ce
jour-là, les troupes françaises commandées
par e maréc a e i ars, essuyèrent une
lourde défaite, face aux troupes de Malborough (le fameux Malbrouk) et du Prince
Eugène. Les manuels français parlent simplement de « bataille »,
en soulignant aussitot
que trois ans plus tard à Denain, le même Villars infligea au Général
des armées impériales une défaite définitive... pour autant que cet
adjectif puisse être utilisé dans la dimension
de l'Histoire.
Ce qui est sur, c'est qu'à son retour en Bretagne,
Malo de Coëtquen, héros de Malplaquet, portait une jambe de bois... Condition
bien incommode dans un château-fort moyenageux...
Un château dont la construction avait commencé au Xl' siècle :
l'étonnant, le superbe,l'inquiétant château de Combourg ; celui-là
même que devait immortaliser Chateaubriand
dans ses Mémoires d'outre-Tombe. Et s'il se trouve parmi nos
lecteurs, certains qui ne connaissent pas encore la sévère fort,
alors qu'ils inscrivent vite, très vite, le nom de
Combourg parmi les sites à visiter. Ils pourront
se convaincre, à la vue des hautes tours de la
forteresse, que se trouvent là réunis tous les
éléments d'un décor de légende.
Lorsqu'en 1761 , le p' re de Chateaubriand se
rendit acquéreur du château, l'ancien propriétaire était
mort depuis déjà plus de trente ans. Mais chacun savait que tous les ans, la
veille de Noël, à minuit sonnant, Monsieur de
Coëtquen reparaissait dans les escaliers du
château et qu'on pouvait entendre le bruit caractéristique de
son « pilon » de bois, frappant
les marches de pierre dans le donjon.
Il arrivait, plus ordinairement, que la Jambe
de-bois se promenât toute seule dans les
grandes salles de la forteresse, parfois accompagnée d'un
chat noir. C'était assez pour
effrayer un jeune garçon de dix ans, comme
l'était François René de Chateaubriand lors
que ses parents, ayant quitté Saint-malo,
s'installèrent définitivement à Combourg.
le vieux comte de Chateaubriand, qui avait
navigué pendant trente années de sa vie, était
en matière d'éducation partisan des méthodes
les plus rudes : il contraignait le jeune Francois-René,
à coucher dans la plus haute cham
bre du donjon, un endroit qu'affectionnait
particulièrement le fantôme à la jambe de bois.
L'enfant tremblait en montant les marches,
son bougeoir à la main. Au lieu de le rassurer,
le vieux corsaire lui lançait :
- Monsieur le Chevalier aurait-il peur ?
A quoi la maman ajoutait doucement :
- Mon enfant, tout n'arrive que par la permission de Dieu.
Vous n'avez rien à craindre
des mauvais esprits tant que vous serez bon
chrétien !
Cela suffisait à rassurer le jeune garçon,
bien mieux que tous les arguments de la philosophie.
Ni les plaintes du vent, ni les mugissements qui
paraissaient sortir des souterrains
n'ébranlaient son courage. Et lorsqu'en 1817,
il entreprit de parler de Combourg, il n'omit
pas de consacrer quelques pages à celui qui
fut le compagnon de ses jeunes années : le
Fantôme à la Jambe de Bois...
Grâce à quoi le marquis de Coëtquen, héros
de Mal plaquet, continue à vivre dans la mémoire et
l'imagination de millions d'enfants à
travers le monde... D'enfants et de grandes
personnes !
J'ai pu me convaincre personnellement en
1968, lors des journées commémoratives du
deuxième centenaire de la naissance de Chateaubriand,
que le souvenir du vieux fantôme
n'avait pas été oublié. Et que, même à Hiroshima, de
très honorables professeurs continuaient à croire à l'authenticité de la légende
du fantôme à la jambe de bois.
extrait du livre "Fantomes de bretagne" aux editions OUEST-FRANCE
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